Etre vulgarisateur sur YouTube, ou comment naviguer de Charybde en Scylla

D’où vient ce terme de « YouTubeur vulgarisateur » ?

C’est au début de mon travail sur ce mémoire que j’ai défini mon sujet d’étude, celui-ci étant les « YouTubeurs vulgarisateurs » : j’ai choisi ce terme car il me semblait représenter avec précision le type de YouTubeurs que je voulais étudier, soit ceux qui faisaient de la vulgarisation. Pourtant, tout au long de mes recherches, j’ai pu trouver dans des articles universitaires et journalistiques le terme de « vulgarisateurs », de « YouTubeurs scientifiques » ou de « vulgarisation sur YouTube », ou encore de « chaînes de vulgarisation » mais pas à proprement parler de « YouTubeurs vulgarisateurs ». Un article de Slate les surnomme même « les nouveaux Fred & Jamy »55, symbole de la vulgarisation à la télévision de 1993 à 2014. Lorsque je tapais « YouTubeurs vulgarisateurs » dans la barre de recherche Google, le moteur de recherche me présentait des articles en liens avec ma recherche et mettait en avant quelques mots : « YouTubeurs», « vulgarisation » et « vulgarisateurs » sans pour autant que je retrouve la formulation exacte. De la même façon, lors de mes recherches bibliographiques, j’ai pu trouver plusieurs travaux effectués sur les vulgarisateurs sur YouTube, que ce soit le mémoire d’Amandine Jouaux traitant « Des jeunes chercheurs sur YouTube : la vulgarisation scientifique au service de ses auteurs » soutenu en novembre 2016, mais aussi celui de Chloé Bruneau « La vulgarisation culturelle sur YouTube » soutenu en juin 2018. Ainsi, que ce soit de la part du monde universitaire que du monde journalistique (les deux sources bibliographiques que j’utilise pour mes recherches), la communauté de YouTubeurs qui m’intéressait était bel et bien identifiée mais jamais sous les termes que j’avais utilisé. Il m’était pourtant indispensable de nommer cette « population » pour mon travail, qui mette en avant à la fois leur activité sur YouTube et leur activité de vulgarisateurs, car ce sont les deux objets de mon questionnement : comment la plateforme YouTube impacte (si elle impacte) les vulgarisateurs dans leurs pratiques, et leurs créations. J’ai donc choisi de continuer à utiliser le terme de « YouTubeurs vulgarisateurs » comme synonyme de « vulgarisateurs » bien que celui-ci soit un peu plus lourd.
Du côté des YouTubeurs, il me fallait vérifier que ceux-ci s’identifiaient – ou non – à cette communauté de vulgarisateurs sur YouTube. Lors de mes différents entretiens avec des YouTubeurs, je commençais toujours par introduire mon sujet à mes interlocuteurs, les englobant sous le terme de « YouTubeurs vulgarisateurs » sans qu’ils remettent en question ce terme. J’en ai conclu qu’ils se sentaient donc concernés, voire inclus dans cette population. Plusieurs d’entre eux utilisent le terme de « vulgarisateurs » et de « vulgarisation » eux-mêmes au cours de l’entretien, pour se désigner ou parler des autres YouTubeurs faisant de la vulgarisation : « je connaissais les gros vulgarisateurs (…) les plus connus genre le Fossoyeur de film, E-penser, et c’est à peu près tout » raconte Manon.
« Dans la communauté des vulgarisateurs les gens se parlent beaucoup » continue Théo en s’incluant dans cette communauté. Bruno évoque même la « naissance » de celle-ci : « les vulgarisateurs ont débarqué sur YouTube en 2014 grosso modo, et on s’est vraiment dit, c’est hyper intéressant ». Quentin fait le même constat en évoquant les vulgarisateurs comme des YouTubeurs à part : « il y a la vulgarisation qui est arrivée, des trucs comme E-penser, et je me suis dit qu’il y avait des trucs vachement riches. ». Il existe donc bel et bien une communauté de vulgarisateurs qui se reconnaît comme telle, qui identifie des pairs, ainsi que la « naissance » de cette mouvance sur YouTube. En poursuivant cette pensée, on peut constater que les YouTubeurs interrogés identifient un « avant » l’arrivée des vulgarisateurs et un « après » sur YouTube : ce tournant se serait incarné en la personnalité de Karim Debbache, considéré pour beaucoup comme le premier YouTubeur vulgarisateur. Beaucoup le citent comme inspiration, et à la question « quel est le YouTubeur qui t’a le plus influencé », Bruno me répond : « Je pense qu’ils te répondront tous ça, mais c’est Karim Debbache, c’est quand il a sorti ses trucs, la fois où je l’ai découvert, que j’ai passé la soirée à (le) bingewatcher comme un bâtard »56. Qu’il soit le premier vulgarisateur sur YouTube ou non, il a en tout cas une influence prégnante sur les YouTubeurs vulgarisateurs aujourd’hui, et cela marque encore plus l’esprit de « communauté » qui caractérise cette population.
La notion de vulgarisation sur YouTube est désormais acquise, mais il me reste à vérifier si elle est aussi présente sur la plateforme elle-même, si YouTube reconnaît cette communauté en son sein. Comme je l’évoquais un peu plus haut, on peut observer différentes catégories de vidéos sur YouTube, à différents degrés sur la plateforme. Le premier est présent dans le menu de la page d’accueil sous l’onglet « Le meilleur de YouTube » qui classe les vidéos dans huit catégories : « Musique », « Sport », « Jeux vidéo et autres », « Films », « Emissions télévisuelles », « Actualités », « En direct » et « Vidéos à 360° ». Aucune ne correspond à proprement parler à de la vulgarisation, même si cela pourrait rentrer dans certaines catégories comme « Emissions télévisuelles » ou « Actualités ». De la même façon, sur la page d’accueil on peut voir la mosaïque de vidéos triée selon les chaines « recommandées pour nous » mais aussi certains thèmes populaires, qui pourraient potentiellement plaire à l’utilisateur. Ainsi, si l’utilisateur a déjà regardé des vidéos de vulgarisation, il peut les retrouver sur la page d’accueil, mais aussi d’autres vidéos sur des thèmes très différents comme « Cosmétiques », « Jazz » ou encore « Dessins Animés ». On a donc accès à un large choix de vidéos, classées selon des thèmes tout aussi larges, mais dont aucun ne fait mention de vulgarisation – même si celles-ci (les vidéos de vulgarisation) ne sont pas pour autant absentes de la plateforme.
Au delà de la page d’accueil, il est possible pour les vidéastes de placer leurs vidéos dans une « Catégorie » lors du processus de publication : en effet, lorsqu’une vidéo est publiée, YouTube propose une interface aux créateurs pour éditorialiser leur vidéo, mettre des sous-titres, gérer la section commentaires, ajouter un titre, une éventuelle limite d’âge, et une
catégorie. En allant moi-même dans cette section de YouTube 57 j’ai pu observer les différentes catégories proposées par la plateforme, et celle qui se rapproche le plus de la vulgarisation se nomme « Education », mais il existe aussi des catégories qui peuvent se rapprocher des sujets des vulgarisateurs comme « Science et Technologie », « Actualité et politique » ou « Divertissement ». Cette catégorisation s’affiche dans la barre de description présente sous chaque vidéo : je suis donc allée regarder quelle catégorie avaient choisi les vulgarisateurs que j’avais interrogés, et j’ai pu constater que la plupart d’entre eux ont choisi de se classer sous le thème « Education », mais pas seulement. Natacha met ses vidéos dans la catégorie « People et blogs », Bruno a choisi successivement les catégories « Divertissement » puis « Education » pour ses vidéos, j’ai pu voir différentes catégories défiler pour les vidéos de Théo dont « Divertissement », « Science et Technologie », « Jeux vidéo et autre » et enfin « Education ». Quentin a d’abord choisi « People et blogs » puis « Divertissement », Angèle alterne entre « Divertissement » et « Voyage et Evènement », Cyrus choisit pour la plupart de ses vidéos la catégorie « Education » mais j’ai pu voir sous certaines vidéos la classification « Actualité et politique » ainsi que « Vie pratique et style ». Et enfin Manon publie exclusivement ses vidéos dans la catégorie « Education ». A travers ce panel non-exhaustif on peut voir que, si la plupart des vulgarisateurs choisissent la dénomination « Education » pour catégoriser leurs vidéos, ils n’hésitent pas à choisir d’autres catégories si leurs vidéos correspondent plus à d’autres classifications proposées par YouTube. Tout dépend du contenu de la vidéo : par exemple, les vidéos de Cyrus North comportant la mention « Actualité et politique » traitent des programmes électorales des candidats à la présidentielle 2017. Bien que ces vidéos soient faites avec un angle de vulgarisation, pour transmettre et décomplexifier des programmes politiques, elles sont en effet plus proches de la catégorie « Actualité et politique » que de « Education ».
Ainsi, on peut constater que la vulgarisation n’est pas prise en compte, ni nommée sur YouTube, elle a été créée sur la plateforme par les créateurs et leurs publics. Il n’existe pas de catégorie « vulgarisation » pourtant cette communauté est belle et bien présente sur la plateforme. Il est intéressant de voir que la catégorisation des contenus à quelque chose d’arbitraire sur YouTube, dépendant entièrement de ce que propose la plateforme (les créateurs ne peuvent pas inventer une catégorisation pour s’y mettre) mais que cela n’empêche pas les YouTubeurs et leurs publics de les nominer sous un terme différent, et de faire fi – en quelque sorte – de la catégorisation Youtube. Des réseaux d’entraide de YouTubeurs se sont créés en dépassant les classements effectués par YouTube, sur Facebook notamment, comme le mentionne Bruno dans un des entretiens 58 , des collaborations sont faites entre vulgarisateurs, et plus globalement entre créateurs, dans des vidéos. La vulgarisation dépasse donc le cadre de YouTube et de ses catégories, et si les vulgarisateurs ont besoin de la plateforme pour exister, leurs créations ne sont pas soumises à celle-ci, du moins du point de vue des thèmes abordés.
58 « Il y a des groupes Facebook de vidéastes de différents palliers » Extrait de l’entretien avec Bruno réalisé le 25 Avril

Qu’est ce qui fait que ces YouYubeurs sont des vulgarisateurs ?

Une fois le terme de « YouTubeurs vulgarisateurs » mis au clair, il m’a semblé important de définir en quoi ces YouTubeurs sont des vulgarisateurs. La vulgarisation existe depuis longtemps et plusieurs travaux de recherche – dont ceux de Baudouin Jurdant – ont été effectués dans ce domaine : plusieurs caractéristiques semblent être attachées au métier de vulgarisateur, et les YouTubeurs ne font pas exception bien que la plateforme YouTube modifie un peu les règles du jeu de la vulgarisation.
Le dictionnaire Larousse en ligne59 définit la vulgarisation en ces mots : « Action de mettre à la portée du plus grand nombre, des non-spécialistes, des connaissances techniques et scientifiques. » Le but de la vulgarisation est donc de rendre accessible des données et des savoirs complexes, difficilement abordables ou tout simplement inatteignables (physiquement par exemple) pour la grande majorité des gens. YouTube permet à tous les utilisateurs d’Internet d’avoir accès à ces vidéos et à leur contenu – c’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles la plateforme possède cette aura de plateforme « démocratique » comme nous l’avons vu en première partie. De plus, cette notion de « partage des connaissances » et de pédagogie est présente chez tous les vulgarisateurs que j’ai interrogés : Angèle, de la chaîne « Lapindicite chronique » m’explique que « ce qui m’a donné envie c’est que, dans mon lycée, il n’y avait pas tant de gens que ça qui lisaient des mangas, et du coup je me suis dit : c’est trop bête d’être tout seul, et de pas pouvoir en parler avec des gens qui aiment bien ça. Donc je me suis dit : pourquoi pas faire une chaine YouTube ». Natacha, créatrice de la chaine « Nart » réalise que « c’est grâce à YouTube en partie que je me suis rendue compte que ce que j’aimais faire c’était YouTube, et notamment sur ma chaine c’était la pédagogie ». Bruno, de la chaine « Le Mock » a eu l’idée de la chaine YouTube alors qu’il était en classe préparatoire littéraire et qu’il voulait dédramatiser la littérature classique pour la rendre accessible à tous : « C’est-à-dire que quand t’es en prépa et que tu discutes avec des gens qui ne sont pas en prépa, ils disent tout de suite « ola, ça doit être difficile » et toi tu dis « non non au contraire, je regarde plein de trucs super chouette, d’ailleurs toi tu regardes Marvel et bah en fait il y a des liens » ». Ces vulgarisateurs se font donc bien passeurs d’une connaissance spécifique vers un public protéiforme et très nombreux.

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