Les objectifs de l’étude
L’objectif général de l’étude est de présenter la vie associative des femmes dakaroises. Deux principaux axes retiendront notre attention :
1. les fonctions implicites et explicites des associations qui y prennent forme en milieu urbain ainsi que leurs conséquences dans la vie familiale et sociale ;
2. la place des organisations centrées sur les cérémonies familiales qui constituent une stratégie de lutte contre la pauvreté urbaine notamment la résolution des problèmes existentielles des femmes que sont les obligations sociales ;
Nos objectifs spécifiques sont:
– La fonction des associations regroupant exclusivement des femmes ;
– La place de ces associations dans la gestion du quotidien des femmes ;
– La provenance des biens qui circulent lors des cérémonies familiales ;
– La nature ou type d’association choisie par les femmes pour répondre à leurs obligations sociales.
– La fonction sociale de l’argent qui circule au cours de cérémonies familiales.
Hypothèses
Hypothèses générales
– Le recours massif des femmes dakaroises en général et des femmes médinoises en particulier à divers réseaux de solidarité leur permet de trouver des solutions ponctuelles à leurs problèmes dans la mesure où les besoins à satisfaire dépassent de loin les capacités intrinsèques des budgets familiaux ;
– Les associations féminines sont à la fois un instrument d’épargne, un système de crédit, un regroupement d’amis destiné à échanger des idées, un lieu de partage des joies familiales, un espace de réconfort durant les moments difficiles.
Hypothèses spécifiques
– Les exigences des cérémonies sociales et familiales sont à l’origine de la forte adhésion des femmes aux tours, tontines, mbotaay, etc. ;
– Les motivations sociales et financières sont à l’origine des organisations féminines ;
– La masse monétaire qui circule dans les cérémonies familiales provient en grande partie des réseaux de solidarité mis en place par les femmes ;
– Les cotisations perçues constituent une bouffée d’oxygène lors cérémonies ;
– Le statut de la femme et son honorabilité sont liés aux biens qu’elle distribue lors des cérémonies sociales et familiales ;
– Les associations féminines sont à la fois un instrument d’épargne, un système de crédit, un cercle d’amis où l’on échange des idées et un espace de communion.
Méthodologie
Afin de vérifier nos hypothèses, nous combinons l’approche quantitative et l’approche qualitative. En raison de la spécificité du thème nous privilégions la méthode qualitative dans la mesure ou c’est le vécu des associations qui nous intéresse et non leur nombre.
Notre travail sera donc appuyé sur les témoignages de personnes impliquées dans les tontines, tours, dahiras, mbotaay. Un accent particulier est mis sur les récits des organisatrices ou mère de mbotaay, de celles qui, dans un passé lointain, ont pris part à ce type de phénomène associatif ainsi que le discours des époux des participantes.
L’enquête quantitative
L’enquête quantitative a été réalisée à l’aide d’un questionnaire administré à cent cinquante (150) femmes. Outre le feed back sur les caractéristiques démographiques et socio-économiques des participantes (interrogation sur le profil des membres, leurs activités, leurs revenus), cette technique a eu pour objectif essentiel de mieux appréhender les modes de fonctionnement, la fonction des associations et l’utilisation des gains ou levées.
L’enquête quantitative concerne la perception des dirigeantes, organisatrices ou mères de mbotaay, de la situation actuelle au plan du fonctionnement, de la périodicité des levées, de l’adhésion des membres et de l’impact des associations sur la vie de ses membres.
Le questionnaire nous a permis d’aboutir à une estimation fiable de certaines variables telles que le nombre moyen de participants, le montant des contributions et des levées, la périodicité des levées, les sommes perçues, les motivations d’adhésion aux différentes associations et l’utilisation que les participantes font de l’argent mobilisé.
L’enquête qualitative
L’enquête qualitative a été facilitée par l’utilisation d’un guide d’entretien. Cette méthode a consisté en une série d’interviews de personnes ressources que sont les participantes et organisatrices.
Des focus group ont été également organisés et ont donné lieu à des discussions ouvertes permettant d’apprécier la problématique de la vie associative et la circulation des biens lors des cérémonies familiales ainsi que le mode de vie des populations ciblées.
Échantillonnage
En raison de la difficulté de recenser toutes les associations développées à la Médina, nous n’avons pas utilisé la méthode probabiliste dite des quotas pour déterminer un échantillon représentatif.
Nous avons plutôt choisi une méthode d’échantillonnage raisonnée. Cette méthode nous permet de saisir les caractéristiques des différentes associations de la Médina.
L’étude fouillée de quelques associations permet alors de relever les différences du point de vue fonctionnement. Celle-ci donne une idée précise de l’impact des structures associatives dans la vie des femmes.
Revue de la littérature
Plusieurs études rendent compte de la signification et du rôle des associations féminines dans les pays en voie de développement.
Généralement, la création associative naît d’une absence de lien social vécu comme un manque par des personnes engagées dans la réalisation d’un objectif commun qu’elles déterminent elles-mêmes. En effet, l’association est une réponse à la demande sociale. Selon J-L. Laville, « l’émergence associative part du sentiment éprouvé de réponse adaptée face à un problème vécu ». Dans la mesure où elle ambitionne de palier un manque ou une insuffisance quelconque, les associations offrent à leurs membres non seulement l’ avantage de disposer d’un capital ou de biens matériels mais aussi de nouer des relations sociales et de mieux profiter des connexions individuelles des membres.
D’autres auteurs ont cherché à replacer les pratiques populaires informelles des associations dans le contexte de l’économie moderne. C’est le cas de Geetz qui est considéré comme un pionnier dans ce domaine. Il situe les associations rotatives d’épargne et de crédit (AREC) dans une position transitoire entre l’économie moderne et l’économie traditionnelle. Pour Geetz l’existence de ce type d’arrangement financier populaire rend compte d’un processus de passage d’une société traditionnelle agraire à une société de plus en plus commerciale.
Pour rendre compte du passage de la tradition à la modernité Max Weber distinguait déjà, en 1921, deux types fondamentaux de relations sociales : la communalisation et la sociation6 .
Contrairement à Geetz dont le raisonnement de type évolutionniste prédit la disparition des éléments traditionnels dans les tontines, Lespes montre comment « la tradition continue à nourrir l’innovation et comment d’authentiques progrès techniques prennent racines sur les pratiques anciennes ».
Ardener a remis en cause le raisonnement de Geetz en mettant l’accent sur la diversité des fonctions des associations et la prédominance, dans certains cas, des aspects sociaux sur les aspects économiques et financiers tandis que Boumann considère « les tontines comme des institutions financières au même titre que les banques ».
S’inscrivant dans la même mouvance qu’Ardener, Jean-Louis Laville écrit : « saisir la spécificité des associations à travers le seul langage de l’intérêt apparaît comme limitatif dès que l’on s’attache aux modalités concrètes de leur formation »7.
Pour ces différents auteurs « les motivations sociales et financières sont aussi indissociables que les deux faces d’une même feuille de papier ».
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